Par Ophélie Pichon et Sophie Dumesny
19 décembre 2025
“ On lit sur le gps : temps à destination – 1 minute – École de Bellegarde, Saskatchewan. Nous échangeons un regard étonné : aucune ville en vue. Nous savions que l’école serait isolée, mais nous nous attendions à la voir apparaître de loin, à voir son bâtiment se dresser au milieu de ces immenses étendues agricoles traversées depuis plusieurs heures.
Puis un virage à gauche. Et là un bosquet d’arbres. Une ceinture verte faisant rupture avec les paysages parcourus, et lovées en son sein, quelques maisons, puis l’école.
Aucune barrière ne l’entoure. Une vaste aire de jeu à explorer. Nous y percevons déjà le potentiel du lieu comme espace de tournage vidéo pour les élèves à qui nous donnerons, dès le lendemain, l’atelier «Tourné-Montée».
Nous sommes émerveillées de nous retrouver ici. Bellegarde est la cinquième école visitée depuis le départ de la Tournée-Montée pancanadienne, débutée à Toronto en Ontario.”
La Tournée-Montée pancanadienne , c’est un projet que nous avons porté en 2023.
Nous? Sophie Dumesny et Ophélie Pichon, deux artistes voyageant à bord d’un van aménagé, nommé Cactus. Nous sommes partis à la rencontre de quatorze écoles francophones réparties sur quatres provinces canadiennes, de l’Ontario jusqu’à l’île de Vancouver. Nous proposons aux élèves de la 5e à la 12e année des ateliers de création cinématographique adaptés à leur niveau scolaire.
Nous dispensons deux types d’ateliers s’adaptant aux élèves. «Tourné-Montée», une technique permettant de réaliser un film sans montage, et «Cinéma Mobile», qui explore le potentiel créatif du téléphone pour réaliser un court-métrage. Chaque élève repart à la fin de la journée avec une œuvre qu’iel a scénarisée, filmée et réalisée en équipe.
La création en équipe est quelque chose de très important, nous finissons les ateliers avec une projection collective de tous les films réalisés.”Tournée-Montée” et “Cinéma Mobile” encouragent l’expression artistique, personnelle et la création de lien entre les élèves. Nous proposons un cadre structuré, leur permettant de s’amuser et de créer avec des contraintes : faire un court-métrage en une journée d’atelier, dans leur écoles, avec les objets et lieux disponibles autour d’eux.
En proposant ces ateliers, nous les encourageons, par leur imaginaire, à redéfinir la nature des lieux qu’iels traversent quotidiennement. Ainsi leurs regards sur leur école évoluent.
Les ateliers permettent aux élèves de découvrir tous les rôles de la création cinématographique. De l’écriture à la recherche d’accessoires, au jeu d’acteur en passant par le cadrage, chacun a sa place dans le processus créatif. Travailler en équipe permet de mettre en valeur ses points forts et être soutenu par les autres, si une étape du processus est plus difficile.
Parce que chaque élève que nous rencontrons arrive avec son propre vécu. Notre rôle est de l’amener à se connecter à sa créativité. Qu’iels aient grandi près d’un grand centre urbain comme Ottawa, dans des régions plus rurales comme Rivière-la-Paix en Alberta, ou qu’iels aient récemment rejoint le Canada par des parcours migratoires variés, tou·tes ont une trajectoire de vie singulière et une histoire à partager.
Nous sommes artistes, mais aussi formatrices. Pour les élèves, des figures autres que celles de leurs professeur·es. Nous transmettons des connaissances techniques et artistiques, les accompagnant dans la création de leur court-métrage en créant un espace intermédiaire, fait d’écoute, d’adaptation et d’apprentissage, sans évaluation ni jugement. Cette rencontre repose autant sur leur ouverture à notre présence que sur notre capacité à aller vers eux. Dans ce contexte, notre spontanéité s’est révélée être une alliée précieuse.
Ce qui s’est construit dans chaque classe, pris dans la répétition de la tournée, a progressivement dépassé le cadre des ateliers. Cette tournée, vécue en 2023, continue de nourrir notre manière de penser la création et la transmission aujourd’hui. Elle a notamment influencé notre rapport aux distances et à l’ampleur du territoire canadien. Elle a ouvert une réflexion sur la diversité des communautés francophones dans des contextes éloignés des grands centres.
En responsabilisant les élèves de manière positive, en leur faisant confiance dans le soin du matériel, en les encourageant dans la faisabilité de leurs idées, nous avons vu que cela nourrissait leur motivation à participer pleinement au projet. Dire aux enfants que leur voix est précieuse, et que ce qu’iels inventent mérite d’être entendu.e, est pour nous une manière d’affirmer une éthique de la transmission fondée sur la confiance et la reconnaissance.